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HDR Hoyaux André-Frédéric, 24 novembre 2015

M. André-Frédéric Hoyaux présentera ses travaux en soutenance le 24 novembre 2015 à 14 h en vue de l’obtention de son Habilitation à Diriger des Recherches à la Maison des Suds, Esplanade des Antilles, Pessac

Membres du jury : ○ M. WILLIAM BERTHOMIERE, Directeur de recherche, UNIVERSITE POITIERS
○ M. PHILIPPE BOURDEAU, Professeur des Universités, UNIVERSITE GRENOBLE 1 JOSEPH FOURIER
○ Mme BÉATRICE COLLIGNON, Professeur des Universités, UNIVERSITÉ BORDEAUX-MONTAIGNE
○ M. MICHEL LUSSAULT, Professeur des Universités, ENS lettres et sciences humaines, LYON
○ M. DENIS RETAILLE, Professeur des Universités, UNIVERSITÉ BORDEAUX-MONTAIGNE
○ M. Frédéric TESSON, Professeur des Universités, UNIVERSITE PAU PAYS DE L’ADOUR

Résumé du Volume 1. Position et projet scientifique de l’HDR intitulé : Pour une posture constitutiviste en géographie.
Département de Géographie, sciences de l’espace et des territoires (UFR STC) Université Bordeaux-Montaigne, CNRS UMR 5185 (ADESS)/PASSAGES

Ce travail d’Habilitation à Diriger des Recherches prolonge ma volonté de comprendre les habitants (ou les acteurs habitants) dans les relations qu’ils entretiennent avec le monde. Un monde non pas fait de certitudes, de faits, de vérités, d’objectivités, de micro ou macrostructures qui peu ou prou détermineraient leurs manières de faire, de penser, de se socialiser avec, dans, ou sur l’espace. Plutôt un monde que ces habitants constituent entre autres à travers l’espace, c’est-à-dire à travers un ensemble d’éléments référentiels qui renvoient au domaine ou au champ spatial. Ces éléments référentiels ne sont pas donnés, c’est-à-dire qu’ils sont conçus ici comme des construits inventés ou perpétuellement remaniés tant dans leur réalité que dans leur fonction.

Insister sur l’idée que ces éléments référentiels ne sont pas donnés, ce n’est pas dire que l’habitant ne parcourt pas des environnements naturels ou des contextes sociaux qui ne seraient pas réels au sens d’une objectivation habituelle réalisée en surplomb. Mais face à ce prétendu réel qui l’entourerait, l’habitant configure ces environnements, ces contextes, en situation, en monde, c’est- à-dire qu’il partitionne, vise, éclaire, cache, ignore certains éléments plutôt que d’autres. À l’inverse, il peut ajouter la présence d’éléments à travers leur absence, et plus globalement inventer, imaginer alors des éléments qui ne sont pas présents apparemment dans cet environnement et ce contexte immédiat. De ce fait, l’objet ou le sujet espéré devient matérialisation d’une chose.

L’habitant dispose donc ces éléments présents/absents, visibles/invisibles selon des mises en mesure, notamment de la distance, mais aussi des valeurs, qui lui sont associées ou qu’il lui associe. Ces mises en mesure lui sont propres même si elles ont été plus ou moins acquises selon des échelles intégrées depuis le plus jeune âge sans qu’il ne se pose d’ailleurs la question de leur pertinence. Ce travail invisible de maîtrise de l’espace et de maîtrise des distances (la fameuse métrise de J. Lévy) qui accapare son existence quotidienne, qu’il opère parfois sans s’en apercevoir, constitue alors pleinement le monde au sein duquel il agit réellement pour donner sens à ce qu’il est. Et s’il semble rationaliser ces actes, cette rationalisation ne se fait pas à l’aune d’un cadre partageable et interprétable par tous de la même manière. Car comme le rappelle Isaac Joseph, si ce cadre « structure aussi bien la manière dont nous définissons et interprétons une situation que la façon dont nous nous engageons dans un cours d’action », et s’il peut être conçu comme un « dispositif cognitif et pratique d’organisation de l’expérience sociale qui nous permet de comprendre ce qui nous arrive et d’y prendre part », ces définitions, ces interprétations, ces compréhensions sont effectuées à l’aune d’un point de vue et d’un point visé. Ce point de vue et ce point visé sont à penser tant au niveau de leur métaphore spatiale qu’idéologique, c’est-à-dire à l’aune d’une place que l’habitant se donne au sein du Monde à travers la place qu’il croit que les autres habitants lui donne en situation.

Pour appréhender ces dimensions, il faut évidemment s’entendre sur ce que recouvre ici l’habitant. Il sera conçu comme un être humain « pourvu d’une intériorité subjective, d’une intentionnalité, d’une capacité stratégique autonome et d’une compétence énonciative » (Lussault M.). Il est donc capable d’aller au-delà des déterminations, non de subir en soi, selon une analyse normative et en survol, des contraintes mais bien plutôt d’exploiter, à son bénéfice ou parfois à son corps défendant, des possibilités physiques, historiques, politiques, économiques, sociologiques pour construire sa propre réalité géographique, notamment par le sens de ses actions et de celles de ceux qui l’entourent. La quête de cet HDR a été pour partie de débusquer le sens donné à ces différentes actions et de montrer en quoi elles permettent à l’habitant de constituer la réalité de son monde, et au-delà de se placer et de placer les autres au sein de celui-ci.

Ce sens a été appréhendé au revers de la performativité, de la visibilité, de la significativité et évidemment de la légitimité des différents discours tenus par cet habitant. Le chercheur doit en effet faire abstraction de toute hiérarchie quant à la réception des discours, ne pas rendre justice de ce qui est dit par les uns et les autres à la lueur de son propre savoir situé. Car comme le rappelle Michel Lussault, « chaque discours est une fiction et chaque fiction est légitime : il n’y a que ces fictions qui constituent la réalité de la société et qui permettent de la comprendre ». De fait, quel que soit le statut de ceux qui tiennent ces discours (scientifique, politique ou habitant), et la prétendue véracité ou objectivité qu’ils recouvrent, ils sont appréhendés dans ce travail comme des fictions, une version de la réalité. Cette appréhension s’effectue à partir de situations de mise en paroles qu’ils soient de l’ordre du récit (conçu comme fiction du passé) ou du projet (comme fiction du futur) évoquant volontairement ou non le « qui je suis », le « d’où je parle » et le « en vue de quoi » je le fais.

Le travail proposé est en quelque sorte une compréhension du risque que se donnent les habitants à être au monde. Dans cette posture, il n’y a ni aléa ni vulnérabilité en soi, il n’y a que des potentialités, des ressources qui sont plus ou moins activées, actualisées, mises en lumière selon les situations, selon le monde que se configure l’habitant à un moment donné de son existence au sein d’un univers à la fois contingent (car il peut être ou ne pas être) et prévisible (car anticipé). La réflexion menée ici insuffle l’idée que l’existence est une mise en jeu maîtrisée de soi à travers l’utilisation et le sens que l’habitant donne à l’espace pour construire sa place au sein de la société, ou pour le moins, au sein de collectifs sociaux auxquels il se réfère et croit appartenir. Cette idée prolonge les travaux entamés par la sociologie et la géographie traitant de l’acteur selon une visée interactionniste ou phénoménologique. Elle se trouve également formalisée par la théorie des jeux qui différencie justement le passage de l’individu agit à l’acteur agissant quand celui-ci prend des décisions, en fonction de ses ressources et de ses contraintes mais aussi en fonction des ressources et contraintes qu’il anticipe chez les autres. L’acteur habitant soupèse alors la marge de manœuvre, l’horizon des possibles que lui offre la situation qu’il se constitue en acte. Cet univers de possibles interpelle alors le concept d’habiter sur lequel se fonde la démarche proposée ici. En effet, face à ce possible, face à cette prise de risque qu’il faut pouvoir accepter dans l’inhérence et la contingence de la vie, l’habiter est la possibilité que l’être humain se donne de ménager un espace, son monde, au sein duquel il va se mettre en sûreté.

Habiter, c’est en effet tenter de mettre le monde sous son contrôle et à sa mesure pour mieux le maîtriser tant d’un point de vue pratique (niveau de l’action) que d’un point de vue pragmatique (niveau de la pensée). C’est croire surtout à travers cette habitation, à l’illusion que ces mises au monde sont constitutives de la réalité que je mets ainsi sous mon contrôle et à ma mesure. Cette croyance se fonde pour les habitants sur leurs compétences supposées à construire leur place au sein des collectifs sociaux dont ils se disent membres ou plus globalement de la société. Ces compétences sont multiples. Ce sont notamment celles de métrique et d’emplacement. La première relève du fait que chaque habitant tente de se jouer des distances aux autres et aux espaces. La seconde révèle le fait qu’il y a une légitimité plus ou moins partagée entre différents habitants sur qui (ou quoi) doit être ou ne pas être à un certain endroit de l’espace.

Cette tentative de maîtrise du monde relève de projets incessants, plus ou moins combinés d’extériorisation de la pensée et d’intériorisation de l’action. L’extériorisation de la pensée se révèle par les pratiques alors que l’intériorisation de l’action se décèle pour partie dans les discours, ceux délivrés par la parole, mais aussi ceux inscrits parfois implicitement, le plus souvent explicitement, par la façon d’exister, de se tenir auprès du monde social, spatial et temporel. L’action permet de maîtriser le temps et l’espace autant que le contexte social car elle s’élabore dans des lieux et des temporalités qui inscrivent ce contexte comme le champ d’expériences nécessaire et suffisant à l’existence humaine. Nécessaire car sans champ d’expériences, cette maîtrise serait impossible, nous flotterions dans un espace sans dimension donc sans repères par lesquels la mise en mesure du monde est possible. Suffisant car ce champ d’expérience fait naître et naît d’un champ d’expression corporel et intellectuel toujours déjà constitué et constitutif en son contenu. Toute interprétation du monde est cerclée par ce champ d’expérience et se cercle en son sein en tout instant. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a jamais d’extension ou de repli de ce champ, mais cela veut dire que son effectuation est invisible à l’homme du point de vue des catégories de son jugement. Comme le rappelle avec facétie Coluche, on a toujours l’impression d’être assez intelligent pour interpréter une situation puisque c’est à partir de nos acquis que l’on juge et jamais à travers une intelligence commune !

Ainsi, s’il n’existe pas qu’une seule réalité, il n’existe pas non plus une façon objective de l’appréhender car cette objectivation est liée à une capacité non partagée de son intellection et il est impossible de hiérarchiser la bonne, la meilleure ou la plus juste des façons de l’appréhender sauf à entériner de fait des idéaux qui nous mèneraient à nouveau vers les délires civilisationnels qu’a connus l’histoire. Cela soulève alors les problèmes paradoxaux de l’éthique de l’action. Comment juger de son action autrement qu’en intériorisant le fait que cette action n’a de sens que pour soi- même et donc que tout jugement de l’autre est inhabitable ? Le chercheur ne peut qu’en approcher la subtilité, jamais totalement la cerner, sauf peut-être à ne travailler que sur lui-même et à imaginer que les autres sont, font comme lui. Ce travail est donc une gageure mais il en vaut la peine car c’est le seul moyen d’approcher des éléments de compréhension de l’existence sur Terre et de voir en quoi l’espace et les spatialités jouent et se jouent de cette existence à travers le monde que nous constituons tous !

Mais si finalement chaque habitant, et le scientifique lui-même, peuvent détourner le sens à leur guise, à quoi peut bien servir de faire une recherche sur le sujet puisque tout ne serait qu’illusion : illusion de sa propre constitution et illusion dans l’interprétation de la constitution des autres qui sont appréhendés dans la vie quotidienne ou décrits dans la vie scientifique ? Avant tout - et c’est à cela que s’est efforcé ce travail - à reconnaître cette illusion, la plus sensible d’entre toutes car c’est celle qui fonde l’idée de ce que nous sommes ou pensons être (ce qui revient au même en l’occurrence) à partir, à travers ou au sein de ce que nous pensons tout simplement être la réalité ! À éclairer donc ces différentes versions et à faire comprendre alors que ce n’est pas tant la mise en retrait du chercheur derrière des formes de relativisme qui est recherchée mais bien plutôt la condition pour que des choses partagées soient potentiellement construites.

Car ce qui est visé est alors la constitution d’intermondes partagés capables de répondre au moins pire à l’ensemble des intervenants-participants ou des acteurs-auteurs qui sont partie prenante d’une situation. De constituer en commun et en situation, à travers les différentes versions de la réalité que nous construisons, des intersubjectivités et des interobjectivités, c’est-à-dire des éléments de sens partagés sur des valeurs associées à un savoir sur l’espace et à une pratique au sein de celui-ci qui soient légitimes aux membres auto-désignés (par soi) ou désignés (par les autres) de ces diverses situations.

Cette constitution située, temporaire, mobile, donc labile doit permettre à chaque participant de se sentir propriétaire d’une forme de liberté dans les transactions de mise en sens, de mise en réalité de ce monde partagé. Constitution temporaire car sa mise en situation est à la fois un toujours déjà là et un en train de se faire. Mobile parce que la configuration spatiale (pourrait-on dire territoriale) évolue avec le changement des emplacements et des trajectoires des habitants qui participent à la situation. Labile parce que chaque participant modifie en permanence le sens qu’il se donne et donne aux autres à travers le sens qu’il se donne et donne aux choses qui l’entourent.

L’habitant détermine en cela le changement même des propriétés de la situation qu’il configure autour de lui et le drame se joue dans la difficulté de trouver un arrangement dans ce qui est vu et compris par tous. L’importance tient alors aussi dans l’idée que certains acteurs sont en coulisses, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas toujours visibles dans un contexte exhaustivement apparent selon une forme de continuité spatiale pourtant territorialement instituée par la situation même. En effet, de plus en plus de situations naissent de la cospatialité des participants plus que de leur coprésence. Les participants ne sont donc pas au voisinage ou au près du contexte sur lequel la réflexion semble porter. Par exemple, des touristes ou d’anciens résidents peuvent être plus préoccupés par un espace que ceux qui le vivent apparemment au quotidien. Dès lors, la prise en compte des sens partagés doit naître également des acteurs que l’on ne voit apparemment pas toujours, soit qu’ils se cachent volontairement soit tout simplement qu’ils ne participent de la situation que sur des temps courts et temporaires, soit qu’ils participent à travers leur imagination (par la signature de pétition pour sauver un territoire où ils n’iront peut-être physiquement jamais). Cette configuration de la situation permet l’expression tout autant qu’exprime l’identité territoriale de cet habitant. C’est à travers cette identité territoriale qu’il délimite spatialement et socialement un espace d’expression fictionnelle relevant de ce qu’il est à la fois en propre et en commun.

Tout cela m’a donc amener à réinterroger, à réaffirmer, à repréciser le concept majeur sur lequel mes travaux se sont structurés, celui d’habiter, que je définis dans la double opérationnalité de se construire territorialement et de se constituer ontologiquement, c’est-à-dire pour l’habitant de construire des relations de mise à distance et mise à proximité par rapport aux autres habitants et/ou aux éléments de l’espace pour donner sens à ce qu’il pensait être au sein de celui-ci. Pour avancer dans cette démarche et préciser au mieux la posture constitutiviste, (Partie 1 Chapitre 1), j’ai éclairé ensuite le sens et les reformulations conceptuelles et méthodologiques qu’elle permet en géographie (Partie 1 Chapitre 2 et 3). J’ai montré que cette posture est liée de manière indéfectible à la double dimension de l’habiter tant par la mise au monde de la réalité pratique de l’habitant mais aussi de sa mise en sens. Ensuite, j’ai abordé dans deux chapitres, qui utilisent des dispositifs méthodologiques différents de mes travaux doctoraux, des pistes de réflexions que cette posture engage, notamment autour des questions de place ; et en quoi ce concept peut se substituer à celui de territoire dans la mouvance actuelle d’individualisme méthodologique (Partie 2 Chapitre 4 et 5). Enfin, j’ai travaillé le formatage des esprits à travers trois chapitres qui ont eu pour vocation d’éclairer les procédures mises en place par les manipulateurs de symboles, que ce soit les publicitaires ou les…enseignants-chercheurs (Partie 2 Chapitre 6, 7 et 8). Car si l’être constitue son monde et le sens qu’il lui donne, cela ne veut pas dire qu’on ne tente pas de lui imposer des manières de le penser, que chaque habitant incorporera comme étant sa propre manière de le penser. J’ai ainsi posé quelques jalons sur une analyse des mises en conformation de cette habitation par le monde socio-économico-politique et scientifique qui tend à conformer les regards, les habitudes, mais aussi à faire, derrière cette conformation, du lien, une certaine forme de structuration sociale.

La posture constitutiviste que nous défendons s’engage donc vers, ou plus précisément s’imagine alors, dans sa propre fiction, s’imposer une inversion des réalités. Elle promeut l’idée dans une sorte de prosélytisme déconcertant que ce qui fonde nos existences, ce ne sont pas les canevas économico-politiques qui semblent nous manipuler peu ou prou mais bien ces infra-relations intimes et sociales que nous générons autant qu’elles nous génèrent et qui permettent peu ou prou de donner du souffle et du sens à notre présence à nous-mêmes et aux autres. Face aux épreuves spatiales, la géographie nous permet non pas de trouver mais de chercher en l’espace les moyens de notre propre évasion, par la matérialisation de pratiques qu’elles soient concrètes ou non. Cette évasion fait fi de la contingence pour exprimer un tant soit peu son espace de liberté, externe et interne, dans la mise au monde et dans la mise en sens de cette mise au monde.